Un film de Gaël Bordier & Tristan Mendès France
Happy World est né comme un projet multimédia. Pas un film qu'on aurait ensuite mis sur Internet : un documentaire pensé, tourné et monté pour le web, à l'intérieur d'un dispositif technique conçu en même temps que lui. Les deux moitiés comptent autant l'une que l'autre — ce qui est raconté, et la machine qui le raconte.
Côté fond : en octobre 2009, deux reporters entrent en Birmanie sans carte de presse, dans un pays fermé aux journalistes depuis des décennies. Tristan Mendès France et Gaël Bordier s'y rendent en touristes, caméra amateur au poing, pour filmer non pas la répression frontale — d'autres l'ont fait, au péril de leur vie — mais quelque chose de plus difficile à saisir : l'absurdité quotidienne d'un régime coupé du monde depuis quarante ans, qui consulte astrologues et numérologues avant chaque décision majeure. Le film prend le parti de la fausse naïveté : on regarde le pays comme la junte prétend qu'il faut le regarder, et l'absurde se dénonce tout seul.
Côté technique : une hypervidéo en HTML5 bâtie sur Popcorn.js, la brique de Mozilla, à une époque où la vidéo web était encore du Flash. Une colonne d'enrichissements qui se remplit au fil de la lecture. Un dispositif récupérable en marque blanche par n'importe quelle rédaction. Des formats libres, des sous-titres ouverts — et un module viral, le Censurator, pour aller chercher le public là où il était. Le tout en Creative Commons.
Le film intégral, remis dans le dispositif interactif d'origine. Ce n'est pas une simple vidéo : elle est accompagnée d'un panneau — à droite du film sur ordinateur, juste en dessous sur téléphone — qui se remplit à mesure que le film avance.
Vous lancez le film et vous le laissez tourner. Des contenus surgissent d'eux-mêmes dans le panneau, au moment précis où ils apparaissaient en 2011 : les témoignages sonores d'une opposante birmane, que vous pouvez écouter sur place, des dossiers de presse, des bonus. Le plus récent arrive toujours en tête.
Un complément vous intéresse ? Mettez le film en pause, le temps d'écouter l'enregistrement ou d'ouvrir l'article, puis reprenez où vous en étiez. C'est exactement l'usage pour lequel le dispositif avait été conçu : on regarde, on s'arrête, on creuse.
Le bouton Chapitres affiche les quatorze séquences du film. Cliquez sur l'une d'elles et la vidéo s'y rend directement — au début de son animation d'ouverture. Chaque élément du panneau est cliquable de la même façon : il vous emmène au passage qu'il accompagne.
Happy WorldFilm intégral · 31 min · version française
Lancez le film : les compléments apparaîtront ici, au moment exact où ils surgissaient sur le site en 2011.
Version web optimisée pour la lecture en ligne. La version haute définition reste téléchargeable.
Les chapitres et les enrichissements affichés ici sont ceux du dispositif d'origine, avec leurs minutages exacts, retrouvés dans les documents de production de 2011. Les contenus eux-mêmes — les enregistrements de l'opposante birmane, l'heure de télévision birmane, l'infographie sur Naypyidaw, la carte OWNI de l'opposition — étaient hébergés sur des serveurs aujourd'hui éteints. Ils sont signalés, pas cliquables. Les rares liens de presse encore valides sont, eux, actifs.
Le making-of n'est pas un supplément : c'est le récit de tout ce qui a failli faire capoter le film. Les problèmes en série, les anecdotes invraisemblables, les moments — plusieurs — où le tournage s'est écroulé et où l'expédition a bien failli ne jamais aboutir. Comment on filme dans un pays fermé aux journalistes, avec une caméra de vacances et une couverture de touriste. « Si tu te fais prendre, c'est demi-tour et la prison… »
Et le teaser d'époque, qui donne le ton en trois minutes.
Comment faire comprendre la censure à des gens qui ne l'ont jamais subie ? En la leur infligeant. Le Censurator était un service en ligne gratuit : vous donniez un compte Twitter — le vôtre, ou celui d'un ami — et vous laissiez la censure faire son travail.
La page du compte se chargeait normalement. Puis des petits soldats de la junte y entraient. Ils descendaient en rappel le long du profil, caviardaient les tweets, emprisonnaient l'avatar, faisaient sauter les abonnés à la dynamite, passaient le bulldozer. Une vingtaine d'animations satiriques, à partager sur les réseaux — et, ce faisant, à faire connaître le film. C'est cette mécanique, davantage que le documentaire lui-même, qui a déclenché la reprise internationale, de Boing Boing à Slate.
Le vrai ressort viral, c'était l'ami. On saisissait son identifiant ; il recevait un message lui annonçant que son compte venait d'être censuré par les agents de la junte birmane. En cliquant, il tombait sur un clone de sa propre page — ses tweets, son avatar, ses abonnés — sur lequel les animations venaient se greffer. À la fin, un carton l'invitait à en savoir plus sur la censure en Birmanie et renvoyait vers le webdocumentaire. Chacun censurait ses amis, qui censuraient les leurs : le dispositif se propageait de lui-même. Un mécanisme de viralisation peu banal pour l'époque.
Des centaines de comptes y sont passés : chaque censure générait sa propre page, et les archives du web en ont conservé la trace. Le service est éteint depuis longtemps — le Twitter qu'il détournait n'existe plus, ni sous cette forme, ni sous ce nom. Restent les animations. Cliquez.
Ce que ça a donné, vu de l'extérieur
Les deux sites ont fermé depuis ; ces pages sont servies par les archives du web.
C'est la décision la plus radicale du projet, et celle dont il reste le plus à dire. En 2011, alors que l'industrie verrouillait, Happy World a tout ouvert : le film, son code, ses sous-titres, son dispositif. Non par posture, mais parce que c'était la meilleure façon de le faire circuler dans un monde où la Birmanie censurait Internet.
Licence Creative Commons : partager, copier, rediffuser, transmettre. Le film était téléchargeable gratuitement — HD, DivX, versions mobile et tablette. « Donc pas la peine de le pirater », écrivait Tristan Mendès France. Un pari financier assumé, adossé à un simple bouton de don.
Le film n'était pas seulement en MP4. Il était aussi proposé en .ogv et .webm — les formats vidéo libres, lisibles sans greffon propriétaire. En 2011, quand la vidéo web était encore massivement du Flash, c'était un choix politique autant que technique.
L'hypervidéo reposait sur Popcorn.js, la bibliothèque JavaScript développée par la fondation Mozilla pour synchroniser des contenus avec une vidéo HTML5. Happy World a été l'un des premiers documentaires français à s'en servir en production.
N'importe quel média pouvait récupérer le dispositif entier, l'habiller à sa marque et remplacer les liens par ses propres contenus. Une même vidéo, autant d'hypervidéos que de rédactions. Le Monde, Courrier international, OWNI et RFI ont fourni les enrichissements de la version de référence — à une condition posée en retour : que les contenus prêtés restent ouverts au public, hors de tout péage.
Les fichiers .srt minutés étaient publiés en français et en anglais, avec une invitation explicite : traduisez-les dans une langue qui manque. Des internautes s'en sont saisis, et le site a fini par proposer le film en dix langues — allemand, anglais, chinois, espagnol, français, italien, letton, polonais, tchèque et thaï. Huit traductions que personne n'avait commandées ni financées.
Le compte Twitter du film en a gardé la trace, remerciement par remerciement : le polonais arrive en mars 2012, « grâce à @jcubic » ; le letton quinze jours plus tard, offert par le Centre national du film de Lettonie. Des gens que l'équipe n'a jamais rencontrés, dans des pays où le film n'avait aucune raison d'arriver.
Une reprise internationale sans budget de promotion : Boing Boing, Slate, The Next Web, Internazionale, Common Dreams, Waging Nonviolence, jusqu'à Taïwan. Un film sur la censure qui circule d'autant mieux qu'on a renoncé à le contrôler.
Le dispositif en fonctionnement, en 2011. À droite du film, la colonne : le picto du bidon d'essence pour le chapitre en cours, le dossier sur Total, et l'invitation à écouter l'opposante birmane réagir à la séquence. C'est cette colonne que cette page remet en marche.
California Film Awards — récompense annoncée en janvier 2011 pour le documentaire, cinq mois avant la mise en ligne du webdoc.
Diffusion télévisée d'une version longue de 52 minutes, distincte du montage web de 30 minutes. La chaîne avait soutenu le projet dès le tournage. 8 avril 2011
Avril 2011Ce que relève la critique : un road-movie où les absurdités du régime sont pointées « avec une fausse naïveté », et nichent dans les détails. Critique de TéléObs, avril 2011
Avril 2011La reprise qui a tout déclenché. Ce qu'y voit le site américain : un documentaire libre, que chacun peut enrichir de ses propres contenus et rediffuser. Et un Censurator qui « anime votre fil Twitter avec les chemises brunes de la dictature ». 17 juin 2011
Juin 2011« Un documentaire étonnamment drôle sur la Birmanie ». Ce que retient Bryan Farrell : la satire éduque le public occidental mieux qu'un récit politique dramatique — et le musée antidrogue de la junte, où l'équipe fut le premier visiteur depuis des lustres. Bryan Farrell, 5 août 2011
Août 2011Le site tech décortique la mécanique : une hypervidéo qui enrichit le film de métadonnées « grâce à Popcorn.js ». Guy Doyen note aussi, en bon observateur, que le Censurator était lui en Flash — et conseille de le relancer plusieurs fois, les animations changeant à chaque passage. Guy Doyen, 22 juin 2011
Juin 2011Tristan Nitot, cofondateur de Mozilla Europe, relève le projet sous l'angle technique : un webdocumentaire militant « reposant sur HTML5 et la technologie Popcorn.js ». La brique de Mozilla saluée par Mozilla. 21 juin 2011
Juin 2011Le Netzfilmblog de l'hebdomadaire allemand consacre un billet au film : « Birma, eine Diktatur des Absurden ». La reprise allemande précède de peu l'arrivée de sous-titres en allemand. 12 octobre 2011
Octobre 2011« La junte en délire » : sur l'hyperdocumentaire et sa colonne de témoignages, bonus et articles complémentaires signés de médias partenaires. Happy World figure parmi les quatre webdocumentaires « à voir d'urgence ». Émilie Gavoille, août 2011
Août 2011Deux articles sur la méthode : entrer en touristes avec du matériel amateur, et filmer le contrôle exercé par la junte — l'essence rationnée, la télévision, Internet censuré. Juin 2011
Juin 2011La chronique Ma souris m'a dit consacre son rendez-vous au webdocumentaire. 21 juillet 2011
Juillet 2011L'édition française adosse le film à sa propre enquête : elle le propose « en complément de notre reportage Le pays des ombres s'ouvre aux réformes », paru dans son numéro 143. Un magazine de terrain qui reprend un webdoc autoproduit pour éclairer son propre sujet. 8 août 2011
Août 2011Le magazine des cultures numériques de Canal+ met Happy World à son sommaire : « le web docu montre les coulisses de la vie quotidienne en Birmanie ». L'émission sera rediffusée six fois sur Canal+ et Canal+ Décalé. Émission du 3 octobre 2011
Octobre 2011Mention du projet dans le numéro 814. Édition papier, 6 juillet 2011, page 116
Juillet 2011Le projet entre dans la base de référence du MIT Open Documentary Lab, qui recense ce qui compte dans le documentaire interactif. Il y figure toujours. La fiche du projet
—Et aussi, selon la revue de presse tenue à l'époque sur happy-world.com
L'auteur
Journaliste, écrivain, blogueur et documentariste. Après une maîtrise de droit public et un troisième cycle de sciences politiques, il est assistant parlementaire à l'Assemblée nationale puis au Sénat, et chroniqueur sur France Culture pour Place de la Toile. Il enseigne les nouvelles cultures numériques au CELSA et à l'université Paris Diderot. Sur le net depuis 1995, premier site personnel en 1997, blog depuis 2005.
Également auteur des documentaires Docteur La Mort (France 3, 2002) et La Maladie n°9 (La Cinquième, 2000), et de trois livres d'enquête.
Le réalisateur
Assistant réalisateur de films publicitaires, de fictions et de documentaires (France 2, France 3, France 5, Arte, Canal+) de 1995 à 1999, puis réalisateur de plateau pour 24 h en direct de… sur TV5 pendant cinq ans et vingt-cinq destinations. À partir de 2004, il réalise pour TV5 CQFV et Conversation privée, série de grands entretiens présentés par Frédéric Mitterrand. Documentariste, réalisateur d'émissions pour France 24, NT1 et TV5 Monde, auteur de longs-métrages de fiction.